Concept d'autonomie (suite)


 
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I] AUTONOMIE ET DEPENDANCE: DEUX CONCEPTS RADICALEMENT DIFFERENTS

L’autonomie est un concept ancien, mais ne cesse d’être remis en question tant il est le propre de l’Homme en action. Le courant de pensée le plus partagé, le plus ancien et qui perdure, émane d’interrogations sur le libre arbitre. L’autre est issu de la cybernétique prolongée par la théorie des systèmes. Il n’y a bien sûr pas d’étanchéité entre ces deux courants. Les philosophes grecs tendent à assimiler l’autonomie à l’autarcie (pas de régulation extérieure) et à l’autosuffisance. Les stoïciens en auront une conception plus abstraite, l’autonomie du sujet ne se situant qu’au niveau du jugement (capacité de prévoir et de choisir), ce sous une obligation de permanence (obéissance à la loi divine ou à la loi de la Nature). Lorsque la philosophie des Lumières se répand au XVIIIème siècle dans le cadre d’un combat contre les dogmes religieux, la raison s’auto dynamise au point de devenir suffisante pour la connaissance. En inventant l’autonomie de la volonté, E. Kant pose que l’Homme est à la fois législateur et sujet de la loi morale. En ce même siècle, Adam Smith considérera que l’autonomie du sujet se manifeste dès lors que l’individu a la possibilité de se différencier de la morale sociale. En conséquence, l’analyse de la société se déplacera jusqu’à nos jours vers une sociologie du sujet et des relations intersubjectives, support des idéologies individualistes, totémisation de la personnalité dont A. Giddens sera l’un des porte-parole. Plus tard, l’hétérodoxe C. Castoriadis [1] définit l’autonomie de la personne en une belle formule : « la domination du conscient sur l’inconscient ». Il s’agit d’une conscience de soi dans un projet social. En d’autres termes, il ne conçoit pas l’autonomie comme le contraire de la dépendance.
Ce que l’on peut d’ores et déjà remarquer, c’est que ces courants de pensées situent le fondement de l’autonomie du côté de la sphère culturelle, et guère du côté du pouvoir, ou en réaction au pouvoir d’autrui comme le fait A. Smith. Le concept d’autonomie se distingue mal de celui de liberté.
De nouvelles visions apparaîtront au milieu du XXème siècle, surtout élaborées par des scientifiques et des médecins, essentiellement pour des raisons technologiques : comment un système quelconque peut-il s’autonomiser ? Von Neumann, Weiner, Varela [2], Vendryes, Lorigny[3], Miermont[4], E. Morin [5], J-L Le Moigne, etc.  en sont les porte-parole les plus connus. Ce courant moderne aboutira, par exemple, à la modélisation et à la simulation multi-agents en informatique (SMA) [6], qui tente de construire un monde artificiel par une recréation du monde réel. Une application est l’architecture dite « beleif-desire-intention » (BDI) : un agent est caractérisé par ses croyances, ses buts, ses intentions d’accomplir les actions qu’il pense pouvoir lui permettre d’atteindre ses buts. Il est supposé posséder une bibliothèque de plans, chaque plan étant conçu comme une recette permettant d’accomplir un but particulier, autrement dit, une stratégie adaptée. Cette architecture est d’ailleurs utilisée dans les applications militaires. Il y a bien ici autonomie potentielle du sujet (croyances d’un côté, plans de l’autre, c’est à dire système culturel d’acceptation ou non, et moyens utilisables), en dépendance à la réaction d’autrui.
Toute action d’un individu (ou groupe) a en fait pour but de faire varier son autonomie. Ce faisant, dans la plupart des situations sociales, cette variation influence l’autonomie d’autrui, qui peut réagir positivement ou négativement du point de vue de l’individu. Pour faire varier son autonomie, celui-ci devra non seulement mobiliser son système culturel et son système de moyens, mais il devra aussi inclure la réaction d’autrui : c’est la dépendance. Le choix de la forme de cette dépendance probable (alliance, confrontation, etc.) n’est rien d’autre que la stratégie. Le concept de dépendance, comme relation sociale, apparaît donc radicalement différent du concept d’autonomie, intrinsèque à l’individu: la dépendance s’établit entre des autonomies. L’indépendance n’est donc en rien synonyme d’autonomie : elle caractérise une non relation sociale. Inversement, une non autonomie n’induit pas automatiquement une dépendance : un aventurier qui se brise un membre en plein désert, seul, devient non autonome, mais sera en même temps non dépendant faute d’aidant.

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